Anne Lorient, 15 ans dans la rue : se reconstruire après des années barbares.

Anne Lorient est une force de la nature. Après une enfance marquée par l’inceste, 15 ans passés dans la rue à connaître l’insécurité, la violence, les viols, elle connaît aujourd’hui une deuxième vie. Elle habite dans un HLM avec ses deux fils, et fourmille d’activités, entourée d’amis tous sous le charme de cette boule d’énergie et de vie. “Mes années barbares”, livre co-écrit avec Minou Azoulai aux éditions de La Martinière, revient sur son enfance tragique, le domicile familial pesant qu’elle fuit à 18 ans pour rejoindre la capitale, pleine d’espoir, son combat pour s’en sortir. Elle connaîtra de Paris surtout son bitume, les codes de la rue et la mafia qui y règne.

Aujourd’hui, elle veut libérer la parole des victimes de viol et d’inceste et témoigner sur son passé de femme de la rue. Tous les jeudis après-midi, elle invite des femmes victimes à prendre leur revanche sur leur histoire marquée par la violence avec un remède infaillible : surplomber Paris. Le groupe a fait du d’un café en hauteur son lieu de rendez-vous incontournable. Les baies vitrées et la terrasse offrent une vue époustouflante sur les toits de Paris et sur ses plus beaux monuments, permettant de laisser son regard se perdre dans l’horizon, et de reprendre une forte respiration, les victimes ayant toujours le souffle coupé… Anne Lorient nous a invité à participer à ce “café des victimes” le jour de la publication de son livre, le jeudi 28 janvier : elle nous confiera qu’elle est en train de vivre “le premier jour du reste de sa vie”.

Comment s’est passé l’écriture de “Mes années barbares” ?

Je ne savais pas que j’étais capable d’écrire un livre, même si j’ai toujours beaucoup aimé écrire : dans la rue, j’écrivais sur les trottoirs, sur les mouchoirs…

Quand j’ai rencontré Minou Azoulai (co-auteur du livre), j’ai compris que c’était une auteure passionnante qui avait déjà écrit sur les traumatismes de l’immigration, donc sur de réelles difficultés. On avait le même vocabulaire même si elle n’avait jamais écrit sur la violence et la précarité. On ne vient pas du tout du même monde, on n’a pas vécu les mêmes choses. Je me méfiais, pas d’elle en particulier mais de tout le monde, car encore aujourd’hui j’ai du mal à faire confiance aux gens qui s’intéressent à moi. Minou a mis deux mois à m’apprivoiser, puis je lui ai donné toutes mes notes prises au cours des 15 dernières années en vrac, sans aucune chronologie. J’ai écrit sans relâchement pendant 1 an ! J’écrivais la nuit, et elle repassait dessus la journée : on a vraiment écrit pendant un an, jour et nuit. Je ne pouvais pas tout faire toute seule : dormir, écrire, faire la manche… Aujourd’hui, je suis fière de ce livre, et je suis soulagée. Je commence à croire que c’est le début de ma seconde vie. Je me sens mieux, même si ça remue d’écrire sur sa vie, surtout avec ce que j’ai traversé.

Ce livre a-t-il aussi été une thérapie pour vous ?

Écrire ce livre, ça m’a fait plus de bien que des séances chez le psy. Mais je sais que le fait que ce livre soit public, ça va déclencher des choses : la pudeur n’existe plus quand de nombreuses personnes lisent ce qui m’est arrivé ! Il y a une mémoire traumatique, qui fait qu’on oublie des épisodes traumatisants pour survivre. Moi pour ce livre, j’ai dû aller remuer cette mémoire traumatique, aller chercher des souvenirs, même les pires, ceux que j’avais enfouis. J’ai vécu des épisodes très violents qui m’ont fait hurler. Certains psychologues m’ont même dit que j’avais atteint un niveau de détresse tellement élevé, tellement intense, qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. Après cette réponse, j’étais dévastée. Heureusement, j’ai rencontré la traumatologue Muriel Salmona grâce aux réseaux sociaux et aux groupes de paroles de victimes, qui m’aide énormément à me reconstruire. Récemment je me suis rendue compte que mon corps aussi avait cette mémoire de la violence : j’ai mis un collier il y a quelques jours, à l’endroit où on m’a étranglé plusieurs fois… De grosses plaques rouges sont apparues, et elles ont mis plusieurs jours à partir.

Vous dites “Je suis sortie du monde de la rue, mais je suis persuadée que j’y retournerai un jour”… Pourquoi ?

J’ai un pied dedans, et un pied dehors. Je suis sortie du monde de la rue mais, je ne sais pas pourquoi, j’ai peur de redevenir SDF, je me dis que ça peut m’arriver n’importe quand. C’est la peur. Aujourd’hui, je me sens décalée avec les autres, sur les codes de la “vie normale”. J’ai encore beaucoup de choses à “réapprendre”. J’ai toujours peur de manquer et j’ai un fort sentiment d’abandon. Aujourd’hui, quand je vois des SDF, je me dis que je ne suis plus comme eux, mais je me dis aussi que je peux redevenir comme eux à tout moment. Et je sais que ça va vite, parce que je l’ai vécu, moi, la chute rapide. Si t’as pas d’amis, si t’as pas de famille, tu tombes hyper vite. Et même si aujourd’hui je suis entourée, j’ai peur. En réalité, je n’arrive pas à réaliser ce qui m’arrive. Quand tu as vécu des trucs horribles, tu penses que les bonnes choses ne peuvent pas vraiment arriver : que c’est trop beau pour être vrai. J’ai jamais connu autre chose que des tempêtes, alors le calme plat, je trouve ça étrange. Pour ne pas me décevoir, je me dis que tout ça va s’arrêter, et la chute sera sans doute moins dure si j’y suis préparée. Donc oui, dans ma tête, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y aura une chute. Et si vraiment cette chute arrive, alors au moins je me dirais “j’ai eu la chance de connaître cette belle période”.

De quoi les personnes SDF ont-elles le plus besoin ? Vous-même, qu’est-ce qui vous a le plus manqué ?

L’hygiène. La possibilité de prendre une douche. C’est pour ça d’ailleurs que je suis bénévole dans l’association de Ranzika Faïd, Mobil’Douche (un camion réaménagé en salle de bain itinérante pour apporter les services d’hygiène aux personnes de la rue), ça m’avait terriblement manqué quand j’étais à la rue. Quand on est violée on a besoin de se laver vite pour effacer l’odeur de l’agresseur et sans douche pendant des jours, le traumatisme est encore plus fort. Dans un domaine moins matériel, ce qui manque énormément, c’est d’être regardé, considéré. Les seules personnes qui me regardaient c’était les gosses. Les enfants sont au niveau du trottoir, ils ne marchent pas très vite, et surtout ils sont innocents : ils n’ont pas peur… J’aimais bien faire la manche près des écoles.

Quand vous étiez à la rue, est-ce que vous aviez eu le sentiment que les riverains étaient indifférents à votre sort ? Que diriez-vous à quelqu’un qui passe tous les jours devant une personne sans-domicile sans oser lui parler ?

D’apprendre à oser ! Je dis souvent que c’est la première chose à faire, c’est d’aller s’asseoir à côté d’un SDF. Bien sûr, au début il va se méfier, mais ensuite il va surtout voir quelqu’un qui lui donne une opportunité de parler, d’engager la conversation. Moi, quand j’étais dans la rue, j’étais complètement invisible. Certaines personnes vivent dans des mondes parallèles : ils vont bosser sans regarder à côté, alors qu’on partage le même espace. D’autres m’ont tendu la main, et ça a été de très beaux souvenirs à chaque fois. Quand tu vis dehors, tu as un côté animal qui ressort : tu n’as plus envie de parler, tu ne penses qu’à manger, à te laver. Tu as aussi l’impression de perdre la tête : la concentration est quasiment impossible, tu ne réfléchis plus, ton esprit s’éteint. Ça m’est arrivé de fermer les yeux et de me dire que je me réveillerai peut-être un jour…

Les foyers, les structures d’accueil destinés aux sans-abri devraient être des lieux de refuge, de répit… Pourtant vous racontez que beaucoup s’en méfient. Pourquoi ?

Comme je le raconte dans mon livre, toutes les femmes SDF et tous les hommes SDF fuient les centres d’accueil et les foyers. Dans les foyers, il y a des problèmes entre SDF, tout le monde se dépouille mutuellement, il y a des vols, de la violence. Il n’y a pas d’intimité. Et le personnel des foyers profite de la faiblesse de ceux qui y dorment. Il y en a un en particulier auquel je pense, c’est une horreur. Il y a énormément de viols, c’est quasiment organisé. Donc au bout d’un moment les SDF font un calcul : quand t’es dehors, t’as une chance sur 3 de te faire violer, quand t’es dans un centre, c’est quasiment 100%. Le calcul est vite fait.

Beaucoup de personnes sans-abri rejettent l’aide des associations et disent ne pas vouloir “s’en sortir”…

C’est pas qu’ils n’ont pas envie de s’en sortir, c’est qu’ils ne l’imaginent pas. Il n’y croient tout simplement pas. C’est un problème de confiance, en soi et en l’autre. Quand quelqu’un d’extérieur tend la main à un SDF, il hésite à la prendre car il a l’impression que ça ne va pas marcher. Ça semble trop beau. Il suffit que certains riverains ne tiennent pas leur promesse et ça brise la confiance envers tous les autres, alors tu te protèges.

Les gens sont tellement malheureux dans la rue : la dépression n’est pas loin, elle est même souvent là la plupart du temps ! Garder le moral, c’est tout simplement impossible. Parfois je pensais “Vivement que je meure.” Mais la mort est très difficile à avoir. Et aujourd’hui j’ai décidé de choisir la vie.

Comment les personnes de la rue reçoivent-ils l’aide des bénévoles pendant les maraudes ?

Les maraudes, c’est indispensable. Quand t’es dans la rue, t’en as vraiment besoin. Le café, c’est très bien, mais il n’y a pas que ça. Le plus important pour moi, c’était les maraudes médicales. Car quand tu te fais violer, il faut souvent se faire recoudre. S’ils te voient sur le trottoir et qu’ils sentent que t’es pas bien, les maraudeurs peuvent t’emmener aux urgences. Et souvent c’est les urgences qui portent plainte pour viol à ta place. Moi j’étais super sauvage, donc les maraudes sociales, ça m’intéressait moins. J’avais pas vraiment envie de parler.

Comment s’est passé la transition entre le monde de la rue et votre logement ?

J’ai passé 3 ans sous ma couette. J’étais en dépression. Quand j’étais dans la rue, je n’avais pas conscience, je n’avais pas le temps de réfléchir. Dans un appartement, tu trouves le temps de gamberger. Et c’est là que je me suis dit : “en fait, toute la violence que j’ai connu, tout ce qui m’est arrivé, ce n’était pas normal”. J’ai dû aussi réapprendre la vie en société, les codes… Ça demande beaucoup d’effort : ce que tout le monde fait naturellement, moi ça me demande énormément d’énergie, d’organisation, de réflexion. C’est très fatigant. Les questions liées à l’argent, au budget, programmer des dépenses, c’est hyper dur pour moi. J’ai du aussi réapprendre la notion du temps. Quand tu vis à la rue, la temporalité, c’est l’urgence : on a du mal à se projeter au-delà d’une heure ou deux. Il n’y a pas longtemps on m’a donné rendez-vous au mois d’avril, et je me suis dit : “Je serai encore vivante au mois d’avril, moi !?”.

Aujourd’hui, vous gardez contact avec des amis qui habitent encore dehors… Comment vivez-vous cette situation ?

Oui, j’ai encore énormément d’amis dehors. Je me sens comme un trait d’union entre les deux mondes. Et je veux l’utiliser pour ramener des informations du “vrai monde” vers le monde des SDF. Plutôt dans ce sens là que l’inverse, car je ne suis pas sûre que le “monde réel” soit prêt à recevoir des informations du monde SDF.

Mes années barbares - édition de La Martinière

Mes années barbares – édition de La Martinière

Qu’est-ce que vous auriez aimé dire à la Anne Lorient de 18 ans qui débarque à Paris, pleine d’insouciance ?

(Silence)…Je ne peux pas lui dire de rentrer chez elle, parce que chez moi ce n’était pas possible. Je lui dirais de faire attention, mais surtout je la préviendrais : “tu vas te faire agresser, tu vas te faire violer, sois prête.” Parce qu’à 18 ans, vraiment, je ne me doutais pas du tout de ce qui m’attendrait.

Pourquoi être restée à Paris, après toutes les agressions que vous avez subies ?

C’est une question qu’on me pose souvent. Moi, j’avais tellement perdu la tête que à Paris ou ailleurs ça aurait été la même chose. Je n’avais plus de rationalité : dans la rue on devient forcément un peu fou. C’est comme après la parenthèse enchantée du Chili (Anne s’est mariée à Santiago du Chili, d’où était originaire son mari. Pendant deux ans, elle a été hébergée par la famille de son mari, repris des cours dans une école d’art… avant de repartir vers Paris à cause de la péremption de leur visa). Là bas, c’était pas notre vie. C’était un paradis enchanté, c’était comme les vacances. Mais les vacances tout le temps, c’est pas la vraie vie. Paris, c’était la France, c’était chez moi. Alors on est rentrés.

Avez-vous encore des relations avec votre famille aujourd’hui ?

Je les revois à Pâques et à Noël, mais c’est toujours compliqué. J’ai vraiment du mal à faire comme si de rien n’était, à revoir mon frère qui m’a violée toute mon enfance. Lui a réussi à mener sa vie : il s’est marié, a divorcé puis s’est remarié avec une femme qui a une petite fille de 6 ans. 6 ans, c’est aussi l’âge où il m’a violée. Lors du dernier repas de Noël, je n’ai pas pu me retenir, j’ai explosé. J’ai dit la vérité, que son nouveau mari était un violeur et qu’il était dangereux. Mais on m’a traité de mythomane. Aujourd’hui, ma famille ne sait pas que j’ai écrit ce livre : pour eux, je suis un “déchet” qui ne fait rien de sa vie. Si seulement ils savaient…Passages enlevés

Pensez-vous que votre témoignage sur l’inceste et les viols va pousser les gens à parler ?

J’ai un radar pour repérer les victimes de viol : je les repère à chaque fois, ça loupe pas. Être victime de viol, et notamment d’inceste, ça exacerbe la sensibilité. Quand je rencontre une victime, on parle facilement : c’est plus facile de se raconter nos vies, parce qu’on a connu la même chose. Nous, les victimes de viol, d’inceste, on se demande quel est notre rôle. On aurait du mourir 10 fois chacune et pourtant on est toujours là. Pourquoi on est là aussi longtemps sur cette Terre ? Il doit y avoir une raison alors on cherche. On cherche beaucoup quand on est une victime ! Des réponses, du sens… Qu’on nous fasse un signe parce qu’on sait pas dans quelle direction aller pour l’instant !

Un dernier message d’espoir ?

Je pense qu’il faut libérer la parole ! Plus on reste dans le silence, plus on se fait du mal, à soi et aux autres. Aujourd’hui, je me dis que la seule chose obligatoire, c’est de sourire ! Ce sourire surprend tout le monde, et pourtant ce qu’ils ne savent pas c’est cela ne fait qu’un an que ma bouche accepte de sourire, avant je n’avais plus de dents et ma mâchoire a longtemps été brisée… Pleurer, je n’ai plus de larmes, rire est pour le moment encore compliqué, fredonner aussi, aimer est encore impossible. Il faut juste commencer par accepter de vivre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s