Thibault – « La rue est une captivité »

12903631_1039915039401707_2110324776_oThibault est un jeune homme calme, au parcours surprenant. Destiné à une carrière militaire, un problème de santé le conduit à envisager une reconversion. Animé par un profond désir de se mettre au service des autres, il s’engage dans l’association “Aux Captifs la Libération” un peu par hasard : il n’avait jamais entendu parler de l’association auparavant. Cela fait maintenant 4 ans qu’il porte son message : “La rue est une captivité. Notre vocation est d’accompagner les gens sur le chemin de leur liberté”. Un métier à plein temps. Il a accepté de témoigner pour Entourage.

 

La finesse du discours de Thibault dans le monde si violent de la rue, l’humilité de son approche font de lui un “maraudeur” passionné, entièrement à l’écoute des personnes sans-abri. Thibault a été un des premiers maraudeurs a utilisé l’application Entourage dédié aux associations.

“On ne voit d’eux que leurs problèmes”

“La seule chose qui te reste dans la rue, c’est la fierté. Respectons cette fierté. Ne voyons pas dans les SDFs une somme de difficultés à régler.”

La position du maraudeur est délicate : il se met en route, rempli de bonne volonté… et s’étonne parfois de l’accueil un peu rude qu’il peut recevoir, lui qui donne de son temps et de son énergie.

“Le SDF, c’est pas lui qui t’a demandé de venir le voir ! On a l’impression que parce qu’on donne du temps et de l’énergie, il faut que notre action soit “rentable”, que le mec finisse par sortir de la rue… Il faut vraiment abandonner cette culture de l’efficacité”.

“S’en sortir de quoi ?”

Toute la difficulté de la relation entre les “sans” et les “avec-abri”, c’est l’impossibilité de se mettre à la place des “sans”. Avoir un toit et dormir au chaud nous rend probablement incapables d’imaginer un dixième de ce qu’ils vivent : on aura toujours un biais en regardant leur situation avec nos lunettes de bien-portants.
Pour Thibault, c’est précisément ce prisme qu’il faut arriver à effacer :

“Que leur situation est tragique, c’est notre regard. On réfléchit à leurs conditions de vie avec nos yeux. On leur dit “il faut s’en sortir”, mais s’en sortir de quoi ? S’en sortir, c’est un mouvement : c’est aller d’un point A à un point B. Et quand t’as pas de point B…”

 

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L’approche est donc fine : arriver brochures de réinsertion en mains peut être destructeur. C’est vouloir mettre des situations aux formes géométriques improbables et tordues dans la vision rigide de la société .

“Si on arrive avec des solutions à des problèmes qu’on ne connaît pas, il y a peu de chance que ça marche.  Moi je ne vais pas dans la rue pour sortir les personnes de la rue : j’y vais pour les rencontrer, pour les reconnaître en tant qu’homme. Pour porter les difficultés avec eux. Souvent, ce qui fait que la réinsertion fonctionne, c’est le temps qu’on a passé avec la personne, le lien purement gratuit, sans attente de sa part, qui a pu le mener à établir un projet de vie”.

Et il faut bien être conscient que tout le monde n’a pas envie de sortir de ce monde.

“Quand ça fait 20 ans que tu es dans la rue, tu as les codes et les repères de la rue. C’est un monde à part : il faut s’adapter, il n’y a pas le choix, tu es obligé d’abandonner tes anciens réflexes. Et eux, qui passent leur journée à recevoir des regards méprisants, gênés ou pas de regard du tout d’ailleurs – ce qui est le pire – eux n’ont parfois pas envie de rejoindre cette société qui les rejette et dans laquelle bien souvent ils ne se reconnaissent plus”.

C’est sans doute cette idée qui est la plus dure à entendre pour nous, “avec-domicile-fixe” : beaucoup n’ont pas envie de rejoindre les rangs, de redevenir “comme nous”.

“Redonner du sens” et “rétablir la confiance”

Les personnes de la rue passent leur journée à subir : le froid, la faim, l’indifférence, le sentiment de “faire partie du mobilier urbain” ; ils subissent même l’aide des bénévoles ! Fort de son expérience de travailleur social sur le terrain, Thibault a la conviction profonde que :


“ce dont ont le plus besoin les personnes sans-abri, c’est de sens. Par notre présence, dans notre regard, ils faut qu’ils puissent se voir en tant qu’hommes debouts. Par notre attention, par la bienveillance qu’on peut avoir, on participe à la construction d’un nouveau sens.”

 

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Copyright Aux Captifs la Libération

“On se parlait à travers la vitre d’une cabine téléphonique”

Le cheminement peut-être long pour casser la méfiance, cette forme de carapace de survie.

“On n’a pas la même temporalité que les SDFs : demain, c’est comme l’année prochaine pour toi.”

La régularité des rencontres est la clef qui permet de peu à peu briser la glace et assurer la personne de la rue de la bienveillance de la démarche.

“Je passais tous les mardis soirs devant un jeune qui vivait dans une cabine téléphonique. Je le saluais à chaque fois, sans réponse. Il a mis 6 mois à me parler, à me retourner mon bonjour. Il a fallu encore 6 mois pour que s’établisse une discussion, à travers la vitre de la cabine, puisqu’il n’était pas prêt à ouvrir. Puis 6 mois supplémentaire pour qu’il sorte de la cabine et qu’on se parle en face à face. Et enfin encore 6 mois pour qu’il formule une demande : une aide à la domiciliation”.

“C’est pas toujours de leur faute d’être dans cette situation, mais c’est toujours grâce à eux qu’ils s’en sortent.”

Aucun parcours ne se ressemble, et il n’y a pas un seul et unique élément déclencheur qui explique qu’on finit par dormir sur un trottoir.

“Ce que je vois le plus, dans ces parcours de vie abîmés, c’est la destruction de la famille. La perte du boulot, c’est souvent le déclencheur, mais ce qui fait qu’on chute, c’est la solitude, le fait de ne pas être entouré. La dernière branche de l’arbre, c’est toujours la famille. Et souvent chez les personnes de la rue, cette branche s’est brisée.”

“Je reconnais une chose : ils sont beaucoup plus forts que nous.”

“Ce n’est pas la pauvreté qui tue, c’est la solitude, c’est l’exclusion. Si la pauvreté tuait, la moitié du continent africain serait déjà mort. Je reconnais une chose : les personnes de la rue sont beaucoup plus fortes que nous. J’ai fait l’expérience de passer 3 heures assis à côté d’un SDF : entre les regards gênés, le mépris ou pas de regard du tout : l’indifférence tue. Tu ne fais plus partie de la communauté des hommes.”

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Votre conseil de maraudeur ?

“La rue, c’est chez eux : il ne faut jamais oublier que ce sont eux qui nous accueillent”

Aller à la rencontre de l’autre, surtout s’il est dans la rue, peut paraître effrayant. Thibault nous donne quelques conseils simples, dans le respect de la personne de la rue.

“Quand je rencontre quelqu’un, je me présente : je dis mon prénom et de quelle asso je viens. Ce qui est fondamental dans la rue, c’est la méfiance. Alors il faut rétablir la confiance”.

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