Claus Drexel : “Mon film montre qu’il y a des gens formidables à la rue” !

Claus Drexel, réalisateur du film "Au bord du monde"

Claus Drexel, réalisateur du film « Au bord du monde »

Claus Drexel illumine le café sombre où il nous a donné rendez-vous, à deux pas du métro Louis Blanc, à Paris. Dans son film “Au bord du monde”, à l’esthétique sublime et à l’humanité bouleversante, il donne la parole aux personnes de la rue. Face caméra, sans commentaire ni analyse, les sans-abri de Paris disent leur quotidien, leur fatigue, leurs espoirs.

Rencontre avec un réalisateur profondément bienveillant, qui partage avec Entourage la conviction qu’il faut changer de regard sur les personnes SDF et les entourer.

 

Claus Drexel, vous êtes réalisateur du film “Au bord du monde” qui donne la parole aux personnes sans-abri. Les thématiques de la pauvreté et de l’exclusion vous ont-elles toujours intéressées ?

Ça a toujours été une préoccupation. En habitant à Paris, on croise tous les jours des personnes sans-abri, dans la rue ou dans le métro. On n’a tout simplement pas le choix, ces problématiques sont sous nos yeux toute la journée. Mais personnellement, je n’ai aucun passé associatif ou militant. En faisant ce film, je voulais vraiment leur donner la parole : sans analyse, sans commentaire, juste un film où on les écoute parler.

Comment avez-vous rencontré les personnages d’”Au bord du monde” ?

On a rencontré les personnes présentes dans le film en sillonnant Paris de long en large. On a fait des maraudes avec le Samu Social, et le responsable de la photographie sur le film, Sylvain Leser, qui est responsable de la photographe sur le film et qui photographiait des personnes sans-abri depuis longtemps, m’a aussi présenté des gens.

Pour libérer la parole, il était important de ne pas avancer masqués : on ne leur a pas caché nos intentions et on leur a très vite demandé s’ils étaient d’accord pour témoigner dans le film.

Costel, personnage d'"Au bord du monde". Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Costel. Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Comment s’est passé le tournage ?

Nous étions trois : Sylvain le photographe, Nicolas qui s’occupait du son, et moi, à aller à leur rencontre en pleine nuit. On voulait vraiment prendre notre temps, faire le film sur le long terme : le tournage a duré un an. En tout, on a récupéré une centaine d’heures de rush, et le montage a donc été très long. J’avais aussi envie que le film se fasse tout seul, au fur et à mesure. J’aurais aimé que le tournage ne s’arrête jamais : j’aurais pu tourner toute une vie !

On avait une façon de procéder intéressante : on a tourné et monté au fur et à mesure. Dès qu’on tournait une nouvelle scène, on la montait immédiatement après. En tout, on a tourné pendant un an : ce qui est incroyable c’est qu’on a montré le film au festival de Cannes en mai 2013, et qu’on a tourné jusqu’en mars ! Ce n’était pas du tout la même temporalité que dans les films traditionnels.

Christine, personnage d'"Au bord du monde". Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Christine. Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

On pense tous savoir ce que sont les sans-abri : des personnes alcoolisées, en fracture avec la société…. Et ce qui m’a frappé, c’est de voir une hétérogénéité incroyable ! Chacun a sa personnalité propre, son histoire. Ce qui m’a surtout beaucoup marqué, c’est l’accueil qu’ils nous ont réservé et qui a été vraiment chaleureux. On a eu l’impression d’être accueillis chez eux, même s’il n’y avait pas de mur, pas de toit, pas de porte…. La rue, c’est un lieu qu’il faut respecter.

Je me souviens en particulier d’Henri, celui qui habite dans le tunnel : je ne sais pas si on le comprend bien dans le film mais Henri a habité dans le tunnel sous l’Arc de Triomphe. On pourrait dire que son adresse est au “1, arc de triomphe” (rires). Aujourd’hui son endroit a été muré. Henri a séjourné au CASH (centre d’accueil et de soins hospitaliers) de Nanterre, puis il en est ressorti, je crois.

Henri, personnage d'"Au bord du monde". Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Henri. Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Pascal, c’est le personnage qui s’est construit une cabane en carton. Lui, il a trouvé que l’idée du film était bonne mais il préférait qu’on fasse connaissance avant. Il voulait toujours être hyper en forme pour le tournage et craignait d’apparaître fatigué, vis à vis de sa fille. Alors parfois, on venait juste prendre un café avec lui et on revenait un autre jour. Ou bien encore Wenceslas, un philosophe très concerné par les problématiques sociales !

Wenceslas. Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

Wenceslas. Copyright Sylvain LESER / Haytham Pictures

On s’est beaucoup attachés, ces personnes nous sont devenues très proches. On a eu un contact régulier et intime pendant un an, donc on a essayé de garder le contact le plus possible.

 

Pouvez-vous nous expliquer votre choix de laisser ces personnes sans-abri s’exprimer face caméra, sans aucun autre commentaire ?

Au bord du monde, ce n’est pas un film sur les problèmes de la rue, c’est un film sur ces personnes, qui sont vraiment extraordinaires. Dans mon film, je ne voulais pas qu’il y ait des “ADF” (Avec Domicile Fixe). Et pourtant, j’ai finalement laissé la scène où des policiers viennent à la rencontre de  Kostel, le roumain qui vit sous un pont, pour lui dire de partir. Ces policiers ne sont pas méchants, ils lui disent : « venez, il y a une pièce où iI fait chaud à la mairie, il faut partir ». Mais ils voient la situation avec leur point de vue : seulement Kostel n’a pas du tout envie de partir, il est bien là où il est !

Comment le public a-t-il reçu le film ?

J’ai parcouru la France et participé à plus de 200 débats et tables rondes. On me fait souvent remarquer : “dans le film, vous ne leur demandez jamais ce qui leur est arrivé”, mais moi, je voulais rencontrer des humains, pas des SDF en difficultés ! Ce qui me fait plaisir, c’est d’entendre parfois que mon film a pu “susciter des vocations, en donnant envie aux gens de s’engager”. Je suis très content d’avoir servi d’intermédiaire si c’est le cas.

En fait, votre film est un véritable hommage aux personnes sans-abri…

Je suis content que ce film existe, pour ça, pour montrer qu’il y a des gens formidables à la rue. Et que la valeur d’un être humain, ce n’est pas un problème de pauvreté, d’échelle sociale.

Souvent la rue, ce n’est pas la pauvreté, c’est des accidents de la vie. Et je me rends compte que ce dont les sans-abri ont le plus besoin, c’est de contact humain après ces accidents de la vie.

Je pense aussi que la société du XXIè siècle n’est pas adaptée à tout le monde : elle est très violente. Il faut arriver à rentrer dans un moule, à s’intégrer. Tout le monde ne peut pas trouver son compte dans notre société marchande, où la chose la plus importante est le pouvoir d’achat. Le bonheur, c’est avoir la certitude de lendemains sereins, ce n’est pas la société de consommation. Si c’était d’avoir de l’argent qui rendait heureux, on serait déjà au Nirvana !  

 

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